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tages; et, toute jalouse qu'elle était de son autorité, elle fut presque toujours gouvernée par des favoris mal disposés pour la France (1). On l'a surnommée la Clémente: c'était une vertu nouvelle et peut-être imprudente chez les Russes (2). Elle avait juré, en arrivant au trône, que sous son règne aucun de ses sujets ne serait puni de la peine capitale ; mais elle conserva des supplices plus cruels que la mort (3). Elle répandait des larmes en signant une déclaration de guerre, et les entreprises de son cabinet ont fait verser des flots de sang pendant la plus grande partie de son règne. Nous n'avons point parlé de sa vie privée, de ses terreurs superstitieuses, de ses intrigués galantes, de ses profusions pour ses amans : elle n'avait aspiré au trône que pour jouir avec sécurité des douceurs de l'amour. Elle s'en vantait (4). Fière de ses attraits, elle ne put pardonner ni à Frédéric -le-Grand les railleries qu'il s'était permises, ni à madame de Lapuckin le tort de la surpasser (5) en beauté. C'est peut-être la raison principale de la guerre acharnée qu'elle poursuivit contre

(1) Mémoires manuscrits.

(2) Les Russes n'étaient pas assez civilisés, dit Williams, pour être gouvernés par une princesse aussi douce qu'Élisabeth : ils abusèrent de sa clémence. (Williams's The rise, progress and present state of the Northern Governments, vol. II, pag. 232. — Manstein, tom. II, pag. 225.)

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(3) Le knout et la torture.

(4) Elle disait souvent à ses confidentes : « Je ne suis contente que quand je suis amoureuse. »

(5) Madame de Lapuckin était impliquée dans cette conspiration du

fun, et du supplice infame qu'elle fit subir à l'autre. Malgré les erreurs de sa vie privée et de sa politique, elle a laissé une mémoire que son peuple a long-temps chérie (1). Elle avait les faiblesses et les charmes de son sexe : elle n'avait presque rien des mœurs de son pays (2).

Au moment de la mort d'Élisabeth, une sombre terreur remplissait le palais. Pétersbourg attendait dans un morne silence le souverain qu'il plairait aux gardes de lui donner. On n'osait demander si la clémente Élisabeth vivait encore, de peur de paraître desirer sa mort ou de craindre l'avénement de son successeur. Le grand duc Pierre III était tombé dans la disgrace de sa tante; on ne savait s'il était déshérité. Il avait été question, dans le conseil secret, de lui substituer son fils, et de donner la régence à sa femme. Le trône parut un moment vacant, Pierre III y porté par quelques favoris, et toute la cour salua son nouvel empereur.

fut

marquis de Botta, qui avait eu pour but de changer l'acte de la succession.... Elle fut condamnée à subir le supplice du knout, qui lui fut infligé publiquement de la manière la plus indécente et la plus atroce. (Voyage en Sibérie, par l'abbé Chappe. - Coxe's Travels, vol. I, pag. 468 et 469.)

(1) Le maréchal de Munich a tracé le portrait de cette princesse. Ce morceau, fait par un grand homme qui avait lieu de se plaindre d'elle, est digne d'être transmis à la postérité. (Leclerc, Histoire de la Russie moderne, tom. II, pag. 148 et 149.)

(2) Voyage en Sibérie, de l'abbé Chappe d'Auteroche.

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Il semble que la fortune ait voulu rassembler sur Pierre III toutes sès faveurs et l'accabler de toutes ses disgraces. Jeune et doué d'une figure noble, d'une taille imposante, réunissant en lui le sang de Charles XII et celui de Pierre I."', souverain d'un petit état, il est appelé à choisir entre deux couronnes. Élisabeth lui cherche dans toute l'Allemagne une princesse digne de sa destinée, et Catherine d'Anhalt-Zerbst est choisie. On admirait les grâces de ce couple auguste. A la veille de ses noces, une maladie affreuse vient défigurer Pierre III. Bientôt il ne reste à Catherine que l'ambition de monter sur le trône. Le dégoût amène la haine, et les deux époux sont à peine unis que des dissensions scandaleuses les séparent. Ceux qui voulaient écarter Pierre du trône, excitent son goût pour la débauche, et le rendent odieux à sa tante. Éloigné du cabinet et du conseil d'état, sans consolations domestiques, entouré d'espions (1) n'ayant de liberté que pour se livrer à des goûts dissolus ou bizarres (2), il se consolait de ses chagrins dans les bras d'une maîtresse imprudente, et

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(1) Pierre, abandonné, sans éducation, éloigné des affaires politiques, était entouré d'espions qui faisaient les rapports les plus » défavorables de sa conduite à sa tante, déjà trop alarmée de la » crainte d'une, révolution pareille à celle qui l'avait placée sur le » trone. A Pétersbourg, il vivait moins comme un héritier du trone, » que comme un prisonnier d'état. » Coxe's Travels, vol. II, pag. III. (2) Ibid. — Mallet du Pan, Du Peril de la balance politique, in-8.o, Londres, 1789.

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dans ses parades militaires d'Oranienbaum. Épris d'une admiration romanesque pour Frédéric - le - Grand à qui Élisabeth faisait la guerre, il s'honorait d'avoir été lieutenant au service de Prusse. Il vantait les belles manoeuvres de son héros; il singeait toutes ses habitudes; il semblait desirer la défaite de la nation qu'il était appelé à gouverner (1). Fier de son régiment de Holstenois, il ne pouvait déguiser, pour les gardes russes, un mépris qui lui coûta peut-être dans la suite le trône et la vie. Ses travers ses propos, ses débauches, rapportés aux oreilles de sa tante, aigrissaient de jour en jour le mécontentement de cette princesse, et, dans l'incertitude où cette division jetait les esprits, l'orgueil féroce, la cupidité, la dissolution et la haine, parcourant l'enceinte de ce palais si tranquille à l'extérieur (2), annonçaient quelque changement fatal à Pierre III, lorsqu'un moment de résolution retarda cette triste destinée qu'il ne pouvait éviter.

En montant sur le trône, Pierre III changea subitement le système du gouvernement; il fit sa paix avec

(1) C'est par la crainte de déplaire au grand duc, que le général Fermor n'avait osé poursuivre ses succès contre Frédéric-le-Grand. Au surplus, il paraît que Frédéric ne tenait pas beaucoup de compte à Pierre III de son admiration.... S'il l'a loué dans son Histoire de la guerre de sept ans, il l'a maltraité dans sa correspondance secrète. I écrivait au compte de Falkenstein, l'un de ses favoris: « Le pauvre > empereur a voulu imiter Pierre I., mais il n'en avait pas le génie. » Alors Pierre IIl était tombé du trốne.

(2) Voyage en Sibérie, de l'abbé Chappe, pag. 187.

la Prusse (1), et tous les états commencèrent à craindre que Frédéric n'usât de tout son ascendant sur son admirateur, et n'eût bientôt à ses ordres une armée de cent mille Russes. Les prétentions de Pierre III inquiétaient également le Danemarck et l'Empire (2). On prétend qu'il voulait faire une alliance des princes de la maison de Holstein contre ceux de la maison de Bourbon, balancer la ligue des puissances du Midi par la fédération de celles du Nord; rendre le royaume de Pologne héréditaire, en réformer la constitution, et la donner au prince Henri de Prusse (3). Enfin, dans ce règne de quelques mois, l'Europe entière se crut menacée d'une foule de révolutions (4); mais il serait difficile d'étayer de tels pressentimens sur des vues politiques que Pierre III avait adoptées sans combinaison, et qu'il suivait sans ménagement (5). Il est moins difficile d'apprécier ses idées dans l'administration de son empire. Il avait la prétention d'achever l'ouvrage ébauché par Pierre I.er II voulait licencier les gardes quis'étaient rendus les maîtres du trône, comme autrefois les Streltsis; il s'occupait de séculariser les immenses biens du clergé ̧

(1) Traité de paix entre la Prusse et la Russie, Recueil de Martens, supplément, tom. III, pag. 208.

(2) Mably, Droit public de l'Europe, Œuvres complètes, tom. VI, pag. 392 et 393.

() Williams's The rise, progress, &c., vol. II, pag. 235-242.Histoire universelle, trad. de l'anglais, in-4.o, tom. XXX.

(4) Tooke's Life of Catherine II, tom. I, pag. 187 - 191. (5) Mémoires manuscrits,

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