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la marine russe. La situation de ce vaste empire sur six mers, l'abondance des matières premières pour la construction et l'équipement des flottes, étaient des avantages plus brillans que solides. Il y avait dans la position physique et morale, dans l'ignorance et la barbarie de la nation, des obstacles invincibles au perfectionnement d'un art qui suppose la connaissance de presque tous les autres. Aussi l'Angleterre ne craignait pas même de prêter à la Russie des vaisseaux et des officiers la communication des lumières lui semblait impossible; son orgueil souriait à voir l'inexpérience et la timidité des esclaves dont on voulait faire des marins, comme on leur aurait ordonné d'être tailleurs ou charpentiers..... La nation russe, aussi novice en commerce qu'en marine (1), voyait sans jalousie, même avec une espèce de vanité, des étrangers exploiter dans son sein les trésors de son territoire. Catherine, si éclairée sur ses intérêts, mais subordonnant ceux de l'avenir à ses desseins du moment, venait d'accorder à l'Angleterre une espèce de privilége exclusif (2). Ainsi cette dernière puissance attendait sans effroi les mouvemens que l'ambition russe allait exciter en Europe.

- Il

(1) Essai sur le commerce de Russie, par Rimbert; Paris, 1777. (2) Traité de 1766, Recueil de Martens, tom. I, pag. 141. étendait les priviléges des Anglais, de manière à leur accorder le commerce exclusif. « Catherine y fut portée, dit Tooke, moins par incli

» nation que par le desir de s'assurer l'amitié ou même les secours des Anglais dans la guerre qu'elle méditait contre la Turquie.» (The life of Catherine II, vol. I, pag. 425.)

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L'Angleterre et la Russie étaient peut-être alors les seules puissances dont les intérêts et les projets pussent s'accorder, du moins pour un temps, au-delà duquel la prévoyance humaine ne pouvait guère aller ( 1 ). Il faudra souvent se rappeler ces idées, pour expliquer la conduite du Gouvernement anglais dans le cours des usurpations de la Russie.

Les autres nations n'avaient pas les mêmes raisons de souffrir l'humiliation de la Pologne: mais celles-ci étaient enchaînées par la terreur ; celles-là cherchaient des avantages incertains dans les variations de la balance politique, et le reste, éclairé dans ses vues, était toujours timide dans ses résolutions.

La Suède, alors à la veille d'une révolution salutaire, était encore en proie aux fureurs des factions. Son roi, gémissant sous le joug d'un sénat ambitieux, gouverné par l'influence russe, ne pouvait entendre les invitations de la France. Le cabinet danois, opprimé par l'insolence d'un autre dictateur

(1) Un écrivain anglais que nous avons déjà cité, sir William Eton', se plaît à développer cette idée, que « les intérêts de l'Angleterre et de » la Russie sont inséparables. . . . qu'elles ne sont rivales ni en marine, » ni en commerce; que la prospérité de l'une ne peut nuire à celle de »> l'autre... ; que même l'expulsion des Turcs hors de l'Europe et le » rétablissement de l'empire Grec seraient plus avantageux encore à » l'Angleterre qu'à la Russie; que loin d'être une usurpation, ce serait » un acte de justice. . . &c. &c. » (Tableau historique, politique et mod. de l'empire Ottoman, trad. de l'anglais, tom. I, Préface, pag. XII, et tom. II, p. 165 et suiv.)

anoscovite (1), était retenu dans une alliance qu'il ne pouvait aimer. L'affaire du Holstein, laissée jusqu'alors en suspens, fut l'épouvantail éternel d'un vieux monarque et de son faible successeur (2). La gloire, les conseils et l'appui du grand Frédéric, pouvaient relever la ligue du Nord; mais ce prince, sorti d'une guerre dangereuse, avec des accroissemens inespérés, peut-être plus redoutable par sa renommée que par ses moyens, mécontent de l'Angleterre, trop prévenu contre la France, inquiet sur la Russie, incertain s'il devait s'agrandir par la voie des armes ou par les intrigues du cabinet, attendait des événemens plus décisifs pour démasquer ses batteries. Près de lui, l'Autriche, gouvernée par la modération de Marie-Thérèse, éclairée de la sagesse de Kaunitz, voyait bien les progrès menaçans de la Russie; mais elle se souvenait trop d'avoir vu les Ottomans aux portes de Vienne. Elle ne voulait pas souffrir les Russes aux bords du Danube; elle redoutait leur influence en Pologne : mais elle était embarrassée par la politique équivoque et l'attitude militaire de Frédéric. Une explication franche eût peut-être arrêté les entreprises de Catherine.

(1) M. de Saldern.

(2) Cette affaire fut terminée en 1773 par les traités d'échange du Holstein contre les comtés d'Oldembourg et Delmenhorst, que l'impératrice céda ensuite au comte de Holstein le 30 juillet. Voy. Recueil de Martens, tom. I, pag. 315 - 334, et tom. VI, pag. 144.

A l'approche d'une crise qui menace l'Europe, il est pénible de voir cette puissance, dont l'influence avait eu jusqu'alors tant de poids sur les affaires générales, l'antique Hercule gaulois, réduit à contempler la chute du système qu'il a fondé! Moins affaiblie peutêtre par une guerre désastreuse, par la défection de ses alliés es, par la pénurie de ses finances, que par l'esprit du monarque et les factions de la cour, la France ne semblait plus avoir d'autre sentiment que la crainte d'une guerre nouvelle avec l'Angleterre (1). Cette crainte avait déjà donné à ses négociations en Pologne le caractère d'une intrigue plus que celui d'une intervention généreuse. Le traité de 1756, conclu avec l'Autriche dans la vue de ne pas avoir à soutenir à-lafois une guerre maritime et une guerre continentale, aurait sans doute eu des effets plus salutaires, si les deux puissances eussent associé la Porte ottomane à leurs intérêts, ou si, du moins, elles l'eussent exceptée du casus fœderis (2). Il n'est pas douteux que l'intervention de la France, de l'Autriche et de la Porte, avec ou sans le concours de la Prusse, eussent rendu l'indépendance à la Pologne, et retardé les progrès de la Russie. Mais cet oubli des intérêts de la Porte ottomane jetait maintenant de l'embarras dans toutes les négociations. II

(1) Mémoire du comte de Vergennes, inséré dans la Politique de tous les cabinets, tom. III, pag. 116.

(2) Ibid. pag. 307-309. -- Histoire de la diplomatie française, t. VI, pag. 82.

était en effet devenu facile de donner au divan des soupçons sur les intentions amicales de la France. Il n'écoutait qu'avec répugnance les représentations énergiques des ministres français (1). Trompé sur le but de Catherine dans l'élection de Poniatowski, il avait fermé les yeux sur les désordres qui suivirent, sur l'arrogance des Russes, et sur les malheurs des Polonais, lorsque la violation de son territoire et l'incendie de Balta, par une bande de Cosaques, lui découvrirent l'étendue du péril. Il fit alors ce qu'il aurait dû faire plusieurs années auparavant ou retarder de quelques mois (2). Mais il entendait mieux la voix de l'honneur que les calculs de la politique: il fit comparaître devant lui l'ambassadeur russe Obreskow; il le somma de déclarer si les Russes avaient évacué la Pologne (3). Obreskow hésita, demanda du

(1) On trouve, dans la Politique de tous les cabinets (tom. III, pag. 115.

135), le mémoire que M. de Vergennes présenta, à cette occasion, au divan. Ce mémoire est rempli d'idées justes qui devaient éclairer la politique et soulever l'indignation des Ottomans. Mais le divan pouvait répondre au négociateur français: Medice, cura te ipsum.... C'était bien peu qu'un bon mémoire dans de pareilles circonstances.

(2) Frédéric a blâmé, dans ses mémoires, la précipitation des Turcs à déclarer la guerre; il prétend que, six mois plus tard, les Russes eussent été pris au dépourvu. (Mémoires de 1763 à 1775, pag. 37, 38.)

(3) Le divan agissait en vertu de l'art. 3 du traité du Pruth, ainsi conçu : « Aucunes troupes moscovites ne pourront rester en Pologne, » sous quelque prétexte que ce soit ; le czar ne pourra se mêler en » aucune manière du gouvernement de la nation polonaise, encore » moins y faire rentrer ses troupes à l'avenir. »

Cet article, confirmé par le traité de Constantinople, n'avait pas été rappelé dans celui de 1739; mais il n'était pas abrogé.

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