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s'arrête à cette pensée; elle est le sommaire d'un grand ouvrage.

Ni les orages d'une succession incertaine, ni la faiblesse ordinaire des minorités, n'ont pu retarder la marche ambitieuse de cette puissance. Elle a brillé de tout son éclat sous le règne de trois femmes; la raison en est que leurs favoris furent des aventuriers fameux, dont l'audace usait sans ménagement des ressources d'une politique immorale, et des forces d'une nation ignorante.

On pourrait étendre cette observation à tous les pays où les femmes sont appelées à tenir le sceptre. L'instinct naturel qui les porte à estimer l'audace dont elles attendent plus de protection ou d'autorité, fait que les favoris, ministres ou généraux d'une souveraine, sont presque toujours des ambitieux disposés à bouleverser l'empire qu'ils gouvernent et les États qu'ils veulent assujettir. Ainsi, avec quelques modifications résultant de la différence de temps et de lieux, il ne serait pas impossible d'établir un parallèle plausible entre Marlborough et Munich, entre Essex et Potemkin. Ni leur caractère ni leur fortune ne se ressemblent, mais bien leur marche audacieuse et leur esprit dominateur.

II

Il y a encore entre l'Angleterre et la Russie des points de rapprochement que la disparité si apparente de leur constitution politique et morale ne peut empêcher d'apercevoir. La première tient assujettis sous son sceptre des peuples aussi opposés de mœurs, de reli

gion et même de langage, que ceux qui composent le vaste empire des Russies. Le fier montagnard écossais, le robuste Irlandais, l'Indien efféminé, ne sont pas mieux façonnés au joug britannique que l'habitant du Caucase, le brave Tartare ou le guerrier polonais, à l'oppression moscovite.... Le Gouvernement russe, tout despotique qu'il paraît, doit peut-être encore aujourd'hui toute sa vigueur à l'esprit orgueilleux de ses anciens beyards, tour-à-tour les maîtres et les esclaves du trône cet esprit se courbe et se relève comme par un ressort mystérieux dont le développement imprévu a souvent produit de soudaines et terribles catastrophes. On pourrait lui comparer l'oligarchie ténébreuse qui régit en secret les affaires de la Grande-Bretagne. Que quelques lords s'assemblent à Londres dans une taverne, avec des chefs du parti populaire, le ministère tombe, et l'axe du monde politique est ébranlé : qu'une faction se forme au sein de la cour de Russie, qu'un Orloff soulève quelques compagnies des gardes, et l'empire change de maître. Il y a donc, dans deux gouvernemens si différens par leurs formes, un principe égal d'inquiétude, de discorde et d'activité, qui les pousse incessamment à troubler l'harmonie du système général; et sur cette simple donnée, il serait encore possible de prouver que la Russie et l'Angleterre ont occasionné presque toutes les guerres du dernier siècle.

Rien n'est plus remarquable dans la variation systématique et continuelle des alliances de la Russie, que le

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fien secret qui semble l'attacher constamment à l'Angleterre. Au premier coup-d'œil leur union sincère paraît impossible; il semble que les progrès de l'une doivent contrarier les intérêts de l'autre. Nous avons déjà cherché la solution de ce problème singulier (1). Sans doute il n'était ni dans l'esprit de Pierre I."', ni dans celui de Catherine II, de toujours immoler le commerce et l'industrie de leur empire à l'Angleterre; mais, attachés pour le moment au projet de dominer en Europe, ils ont acheté par des sacrifices un instrument de leurs passions ambitieuses. D'un autre côté, le Gouvernement britannique était dans l'opinion que la Russie ne pouvait devenir de sitôt une puissance maritime redoutable. Ainsi les deux cabinets, voyant dans un avenir bien éloigné des raisons pour se craindre, et dans le moment actuel des avantages particuliers à recueillir, se sont presque toujours trouvés d'accord. Ils se sont liés sans se dire le secret de leur politique à venir; et l'on a vu les effets de cette fatale liaison.

On a vu que la barbarie des Russes les rendait dangereux au repos de l'Europe: il n'est pas moins juste d'observer que de toutes les nations, l'Angleterre seule est intéressée à prolonger cette barbarie. En voici la

raison.

La prospérité d'un Etat dépend de la balance bien proportionnée entre le nombre des ouvriers produc

(1) Voyez chap. VIII, pag. 23.6, 237 et 238 de cet ouvrage.

teurs

teurs et celui des consommateurs. Cependant il est à remarquer que l'Angleterre offre, dans la combinaison de sa population, une surabondance excessive d'ouvriers producteurs. Il résulterait de ce défaut d'équilibre dans l'organisation sociale de cette nation, des désordres certains (1), une misère générale, une dépopulation rapide, si elle n'avait pas la ressource d'aller chercher au-dehors des consommateurs qui, au détriment des intérêts fiscaux, commerciaux et politiques de leur propre pays, rétablissent chez elle l'équilibre. Elle doit donc aimer les peuples dont l'industrie ne rapporte rien, et qui payent les productions de la sienne avec les produits bruts de leur territoire. Elle est donc éminemment intéressée à conserver la barbarie partout où elle se trouve, et à la protéger par-tout où on l'attaque. Tel est le principe fondamental de ses liaisons avec la Russie (2).

La France, ayant des intérêts tout contraires, a voulu soustraire les Russes à des liens qui retardaient leur civilisation. Elle a pu traiter avec eux, dès qu'ils renonçaient à cette alliance, aussi fatale à leur intérêt qu'au repos des autres peuples.

Lorsque l'empereur Alexandre sembla vouloir opé

(1) On en a vu récemment des exemples dans les brigandages des Luddites.

(2) Cette vérité résulte clairement des raisonnemens que sir W. Eton et le lieutenant-colonel Taylor ont faits sur l'utilité réciproque de l'alliance de l'Angleterre et de la Russie.

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rer la civilisation de ses états par des voies plus douces, plus sociales et plus européennes que Pierre-le-Grand, Pierre III et Paul I., lorsqu'il montra des dispositions pour entrer dans le système du continent, la France dut les accueillir; elle dut penser, à Tilsitt, à Erfurt, à Altembourg, que plus la Russie trouverait d'avantages dans son nouveau système, plus elle serait détournée de ses rapports commerciaux et politiques avec l'Angleterre, plutôt elle sortirait de cet état de barbarie dont l'Europe est alarmée. L'événement n'a pas justifié cette juste et libérale prévoyance; le Gouvernement russe n'a pas été assez éclairé ou assez fort pour tenir aux avantages qui lui étaient offerts, pour résister aux suggestions qui travaillent sans cesse à défendre, jusqu'au sein de la cour, les prétentions, les rapports et les intérêts de la Grande-Bretagne. Les espérances fondées sur le traité de Tilsitt furent trompées : les alarmes qu'avait données la puissance russe, durent se renouveler: la guerre était devenue nécessaire.

Cicéron dit quelque part, et Montesquieu le répète après lui: Je n'aime point qu'un même peuple soit à-lafois le dominateur et le facteur de l'univers (1). II résulterait en effet de cette combinaison de puissance une misère et une oppression générales. L'alliance de l'Angleterre et de la Russie tend à réaliser cette monstruosité politique.

(1) Nolo eumdem populum, imperatorem et portitorem esse terrarum. (Esprit des Lois, liv. xx, chap. IV.)

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