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peuple. En réunissant les nobles et les bourgeois dans des assemblées (1), il croyait adoucir les mœurs et brusquer l'époque d'un changement qu'il devait laisser faire au temps. En ordonnant aux jeunes nobles russes de voyager, il voulait qu'ils rapportassent avec eux le goût et les arts des pays étrangers; mais ceux-ci n'en rapportaient que des travers et des vices (2). Les bourgeois et les nobles ne trouvaient dans leurs assemblées que des occasions de débauche et de dissolution. Forcés de quitter Ja barbe et la tunique moscovite, ils conservaient toujours, sous l'élégance d'un habit français, la saleté, le désordre et la rusticité de leurs anciennes habitudes. En un mot, Pierre voulait des artistes, des savans, des marins et des généraux; il aspirait à créer une grande nation, et, au milieu d'un peuple d'esclaves, il ne pensait même pas à faire des hommes (3). Les courtisans qu'il avait formés sur des modèles étrangers, étaient comme des voyageurs au milieu d'un peuple de barbares. Pétersbourg n'était qu'une colonie européenne, établie à grands frais dans un pays sauvage, en dépit de la nature, et sous un ciel rigoureux, qui repousse les arts, les plaisirs et les bienfaits de la civilisation.

(1) Réglemens particuliers de 1719, sur la tenue des assemblées particulières. C'était la première fois qu'un souverain prescrivait à ses sujets la manière de s'amuser.

(2) Quelques-uns, venus à Rome et à Paris, enfermaient dans des quartiers habités par la populace; et revenus dans leur pays, ils prétendaient juger de la France ou de l'Italie, par ce qu'ils avaient vu. (3) Mirabeau, Doutes sur la liberté de l'Escaut, lettre II.

Pierre avait été plus heureux dans sa carrière politique et : guerrière on ne fut pas assez effrayé de ses succès. Louis XIV, ce prince qui avait à un si haut degré l'instinct des affaires et la connaissance des hommes, sembla seul apprécier les dangers de cette invasion d'un peuple barbare dans le système de l'Europe dans l'éclat de son règne, il put le mépriser; à l'époque de ses malheurs, il regretta, sans doute, de ne pouvoir soutenir la Suède, quoique cette puissance eût alors oublié ou négligé ce qu'elle devait à l'alliance de la France. Les autres cabinets, moins prévoyans, craignirent long-temps que les victoires de Charles XII ne le rendissent arbitre et médiateur de l'Europe : ils virent ses revers avec une satisfaction secrète; ils aidèrent à sa ruine, sans songer qu'une puissance bien plus redoutable allait prendre sa place. Quand ils eurent été mis, par la paix d'Utrecht, en liberté de donner leurs soins à la pacification du Nord, on crut que ces anciens alliés du tzar allaient résister à ses prétentions; mais le congrès de Brunswick n'amena rien d'utile à la cause générale, et chacun se fit de son épuisement une raison de son indifférence (1). Les menaces de l'Angleterre, la médiation de la France et de l'Allemagne, la haine secrète du Danemarck et de la Pologne, le concert de toutes les puissances contre le tzar, n'aboutirent qu'à faire perdre à la Suède tout

(1) Dictionnaire des sciences morales, économiques, politiques et diplomatiques, article Génie de Pierre-le-Grand.

ce qu'elle avait acquis par les traités dont la France et l'Angleterre étaient garantes (1).

La dernière campagne de Pierre I." en Perse semblait l'avoir éloigné de l'Europe. Elle n'avait pas complétement répondu à ses espérances, ou bien il avait remis à d'autres temps la conquête d'un empire que les convulsions de l'anarchie précipitaient vers sa ruine. Mais ce serait mal connaître ce prince, si constant dans ses vues, si opiniâtre dans ses entreprises, si patient dans les revers, que de croire pacifiques ⚫ les dispositions qu'il venait de montrer à la Porte ottomane. Il ne voulait pas la combattre dans les provinces lointaines de la Perse; mais il songeait à l'attaquer en Europe. Il n'avait jamais sincèrement renoncé à s'établir sur la mer Noire; il n'avait cédé qu'à la force, en signant le traité du Pruth. Débarrassé de la guerre du Nord, dominant sur la Baltique, ayant un pied sur la mer Caspienne, il se préparait, au milieu de ses travaux législatifs, à reporter ses armes dans les provinces grecques et jusqu'au siége de l'empire Ottoman (2). Qu'auraient alors dit les puissances qui

(1) Dictionnaire des sciences morales, économiques, politiques et diplomatiques, article Génie de Pierre-le-Grand.

(2) « Ce prince [Pierre 1.cr] n'a jamais pu digérer la paix du Pruth. II » avait fait faire de grands magasins sur le Don, amasser beaucoup de matériaux pour construire des bateaux plats propres à descendre le Nieper et le Don, tant à Woronetz qu'à Nova-Pawłowsk, et à d'autres endroits situés sur les front ères, de même qu'une grande » quantité d'armes, de munitions de guerre et d'habits de soldats; enfin

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tout-à-l'heure arrêtaient le divan prêt à s'opposer aux usurpations de Pierre sur la Perse! Mais elles étaient elles-mêmes le but plus éloigné de ses desseins. Assuré de sa prépondérance dans le Nord, il tendait à établir sa domination dans le Midi. Il avait un trésor considérable, un revenu de quinze à vingt millions de roubles, une armée de deux à trois cent mille hommes (1), une flotte plus redoutable que n'en a jamais offert la marine russe. Ses moyens n'étaient peut-être pas encore

» tout était prêt pour entrer en campagne, quand la mort arrêta l'exécution de → son projet. » (Manstein, Mémoires historiques, politiques et militaires sur la Russie, tom. I, pag. 147- 148. )

(1) Les Mémoires de Stralhemberg, vol. II, pag. 112-123, portent les revenus du tzar à 16,000,000 roubles; l'infanterie régulière à 63,360 hommes; la cavalerie à 31,680; l'artillerie à 30,000; — les Cosaques et Tartares à 60,000; - la marine sur la Baltique, à 36 vaisseaux de ligne, 21 frégates, 240 galères, &c. &c. Strahemberg est ordinairement exact; mais ces évaluations sont évidemment trop basses d'après les autres écrivains. Voici l'évaluation des diverses branches du revenu public d'alors, telle que Stralhemberg la donne:

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proportionnés à la vaste étendue de ses projets; mais on a vu par sa conduite qu'il savait les subordonner aux circonstances, attendre qu'il eût désarmé un ennemi pour en attaquer un autre. D'ailleurs, les puissances, toujours aveugles sur ses empiétemens, et alors en discussion pour le réglement de la succession d'Espagne, offraient mille moyens de les tromper, de les affaiblir, de les perdre l'une par l'autre, et n'avaient peut-être pas assez de leurs forces militaires pour résister aux entreprises d'un politique artificieux, d'un conquérant infatigable, et de troupes féroces déjà la terreur de l'Europe : sa mort prématurée peut avoir sauvé le continent de quelque grande catastrophe; mais ses projets ne furent pas ensevelis avec lui dans la tombe (1).

(1) On assure qu'il existe, dans les archives particulières des empereurs russes, des mémoires secrets, écrits de la main de Pierre I.cr, où sont exposés sans détour les projets que ce prince avait conçus, qu'il recommande à l'attention de ses successeurs, et que plusieurs d'entre eux ont, en effet, suivis avec une persistance, pour ainsi dire, religieuse. L'Anglais sir William Eton, qui a été consul en Russie et en Turquie, et dont le caractère public, les relations et les travaux rendent le témoignage respectable à cet égard, semble avoir eu connaissance de cette pièce, quand il dit : « Ce n'est pas Catherine » qui a conçu d'elle-même le plan qui a été le but principal de ses opérations politiques. Pierre-le-Grand fut le premier qui le crut praticable, et, depuis ce moment, le cabinet de Saint-Pétersbourg ne » l'a jamais perdu de vue.» (Tableau de l'empire Ottoman, vol. II, pag. 165 et 166.) Voici le résumé de ce plan;

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