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L'histoire ne peindra jamais avec des couleurs trop vives ces tableaux déplorables où la férocité russe a surpassé tout ce qu'elle avait osé au temps d'Igor ou d'Iwan IV, sur les rives du Bosphore ou dans les champs de la Livonie. Quelle plume pourra jamais retracer cet assaut terrible où des cadavres amoncelés servirent de degrés aux assaillans, et cette scène plus épouvantable, qui suivit la soumission des vaincus, où le barbare Suwarow étendit pendant deux jours le crêpe de la mort sur une population nombreuse, où le courage désarmé des pères, des époux, des enfans, fut puni par le pillage, le viol et le massacre (1) Que le récit de ces horreurs soit transmis à la postérité, et que, si jamais un Polonais rendu à sa patrie pouvait balancer à la défendre, l'histoire lui dise: Souviens-toi de Praga!

Aux jours du massacre succéda celui de l'opprobre national..... Dans cette cruelle extrémité, la cité de Warsovie va faire ses soumissions, offrir ses clefs au farouche Suwarow; et tout dégouttant du sang des Polonais, il répond à leurs députés, qu'il n'est pas en guerre avec la république (2). Après cette bar

(1) « Neuf mille braves Polonais périrent dans l'assaut. Trente » mille victimes de tout sexe, de tout âge et de tout rang, furent » immolées dans le pillage.» (New annual Register for the year 1794 pag. 303. Tableau histor. et polit., tom. II, pag. 275, 276.)

(2) New annual Register, 1794, pag. 303.

bare ironie, il saisit les clefs de la capitale, il traverse en triomphateur ses rues désertes, il reçoit les complimens du monarque qu'il venait de détrôner. Stanislas subit cette humiliation, et reçut l'ordre de quitter sa capitale, le 7 janvier 1795 (1).

Quelques partis de Polonais échappés au massacre, répandus dans les campagnes, ou réfugiés dans la profondeur des forêts, mais poursuivis, dispersés et proscrits, furent contraints, en attendant le jour de la vengeance, de céder la terre natale à leurs oppresseurs; et la Pologne déchirée disparut tout-à-fait de la liste des nations (2).

Après avoir suivi les progrès de cette politique artificieuse et cruelle, ce long enchaînement d'intrigues et de violences, on ne peut plus méconnaître l'auteur de cette grande iniquité sociale. Pierre I.", nous l'avons déjà dit, avait conçu l'idée de cette protection dictatoriale qui devait conduire ses successeurs à l'asservissement complet de la Pologne. Catherine se crut destinée à l'accomplir. Elle n'avait pas pensé qu'elle dût acheter le consentement de ses voisins en les appelant au partage; mais du moins elle voulut

(1) Il est mort en 1798 à Grodno.

(2) Acte d'abdication de S. M. le roi de Pologne, du 25 novembre 1795. (Recueil de Martens, tom. VI, pag. 714, &c.) --Déclarations et conventions relatives au partage de la Pologne. (Ibid. tom. VI, p. 699707.) — Voyez, pour le résultat des trois partages, Tooke, vol. I, pag. 282.

encore y dominer. Elle s'arrogea le honteux honneur de diriger seule les manoeuvres les plus odieuses. Il est à remarquer que, quand elle quitta pour un moment cette scène de douleurs, l'espoir se ranima dans le cœur des Polonais; les puissances qui avaient coopéré au premier partage, devinrent amies de la Pologne: mais dès que Catherine fut en liberté d'y reprendre son influence et ses projets, les alarmes y reparurent, le système politique changea, les violences s'y renouvelèrent, et la ruine de l'État fut

consommée.

A la chute de cette antique barrière, l'édifice de ła politique européenne fut ébranlé jusque dans ses fondemens. On fut effrayé des dangers auxquels la civilisation même allait être exposée (1). L'histoire offre bien des invasions exécutées par des barbares, ou des conquêtes entreprises par des peuples policés, après des déclarations de guerre injustes ou légitimes; mais jamais on n'avait vu d'usurpation conduite avec

(1) Nous n'avons pas besoin de citer ici des témoignages... : l'histoire de nos jours en est pleiné; il faudrait citer tous les écrivains modernes. Le célèbre Burke disait qu'on regretterait un jour « d'avoir » toléré la consommation de cette grande iniquité. » (Lettres sur les ouvertures de paix en 1798, pag. 165.) - - « Un temps viendra, dit alors » un autre écrivain anglais, où notre nation regrettera d'avoir cédé la › Pologne à la rapacité de l'empire russe, et où nous verrons, avec » une terreur trop bien fondée, les progrès énormes et rapides de » cette dangereuse puissance.» (New annual Register for the year 1794, pag. 305.)

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tant d'astuce et d'hypocrisie; jamais Gouvernement régulier n'avait donné l'exemple de cette immoralité politique. Après cela, que pouvait-il y avoir désormais de sûr et de respectable dans les relations des cabinets et dans l'emploi de leur force! La Russie a brisé les liens sacrés qui faisaient leur sécurité commune ; elle a déclaré que la bonne foi, les promesses, les traités, n'engageaient que la faiblesse. La première violation de la morale des souverains ouvrait la porte à tous les attentats sociaux ; et ni les auteurs, ni les spectateurs indifférens de ce grand scandale, ne virent l'abîme où leur honneur et leur puissance allaient tomber.

Ce partage, combiné en apparence sur des proportions équitables, était d'une inégalité relative évidente pour l'Autriche et la Prusse. Pour cette fois, la Russie avait pris la part du lion, le territoire le plus étendu, le pays le plus susceptible de nourrir une population nombreuse; enfin elle avait réellement acquis, dans les deux partages, la moitié de l'ancienne Pologne. Mais l'acquisition de quelques provinces riches pouvait-elle compenser, pour les cours de Vienne. et de Berlin, l'inconvénient d'avoir désormais des frontières étendues ouvertes de toutes parts aux attaques d'un ennemi entreprenant, et celui du voisinage d'une puissance colossale qui s'avançait de proche en proche, et qui les enveloppait insensiblement ?

S'il a jamais été question, comme il en a couru des

bruits, d'élever le prince Henri de Prusse sur le trône de Pologne, toutes les puissances, et même celles dont les nouvelles acquisitions semblaient si considérables, durent regretter que ce projet n'ait pu s'accomplir. Il importait peu que la Pologne reçût un roi de race étrangère; il fallait qu'elle existât pour le repos de l'Europe.

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La Pologne devait être comme une garde avancée, un camp retranché contre les invasions dont les barbares de l'Asie semblaient encore menacer les nations européennes. Le partage de ce royaume était presqu'aussi avantageux à la Russie que l'expectative éloignée de sa conquête, parce qu'il la mettait immédiatement et de toutes parts en point de contact avec les puissances dont l'accord pouvait arrêter ses entreprises. Du côté de la Baltique, la Suède avait déjà perdu toute communication continentale, et par-là même une importance dans le système politique, que la possession isolée de la Poméranie ne pouvait lui rendre; du côté de la mer Noire, l'usurpation de la Crimée, l'ouverture des mers ottomanes, et le passage libre des Darda-. nelles, donnaient aux Russes le moyen de préparer et de fixer l'époque de la conquête si long-temps méditée de Constantinople et de la Morée : enfin le voisinage inmédiat, non interrompu de la Prusse et de l'Autriche, feur offrait un prétexte continuel de se mêler des affaires de l'empire germanique; et la barrière qui retenait les enfans du nord une fois rompue, l'Europe ne pouvait

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